Actualité liée aux nouvelles spatiales : civiles et militaires, astronautiques et aérospatiales. Plus le numérique
La vieille station de radio télégraphie
Sur la crête de la petite colline, il y avait toujours eu cette vieille bastide très isolée,
vestige d'une ancienne propriété agricole. Pendant la guerre, la Seconde Guerre mondiale,
quelques maquisards du FTP avaient investi pour de courtes périodes ce lieu abandonné. On y
avait dit-on entreposé des armes, et la maison avait même abrité par moment des stations
radio télégraphiques. C'est juste à la fin de la guerre qu'une station de radio était restée
là, active, mais très modeste. Elle servait de relai aux messages administratifs de la
nouvelle République d'après-guerre.
La vieille bastide qui abritait la station de radio (Doc Wikipedia)
Des années plus tard, la station était toujours active, elle servait aussi bien pour
l'administration civile qu'en secours pour les forces armées et même l'OTAN. On y avait
fait placer l'électricité, groupe électrogène, téléphone, caisse à eau dans le grenier,
une nouvelle grande antenne et il y avait en permanence deux opérateurs qui restaient
là par roulement hebdomadaire. Les équipes successives avaient réorganisé un petit
jardin potager que les uns et les autres faisaient fructifier en l'arrosant pourtant
chichement l'été.
Nous étions en novembre et le mistral soufflait une bise glaciale sur la crête depuis trois
jours. La bastide close tenait Lucien et Francis à l'abri des premiers frimas d'un hiver
précoce.
Les deux opérateurs étaient des vétérans des transmissions de la guerre. Lucien avait fait
ses humanités de télégraphiste dans l'armée puis après la débâcle il avait rejoint un maquis
FTP de la région où il continuait à servir son pays contre la barbarie nazie. Francis avait
été radio à bord des bateaux, il s'était embarqué sur un petit caboteur qui joignait
régulièrement Marseille à Tyre au Liban via une multitude d'escales tout au tour de la
Méditerranée.

Une station radio des FFI avec ses opérateurs pendant la guerre (Doc Wikipedia)
Dès l'appel gaulliste du 18 juin 1940, il avait rejoint le Général pour servir dans l'Armée
rescapée du désastre métropolitain. Il avait rejoint la France, parachuté en mission, pour
participer à la construction de nouveaux réseaux de communication entre Londres, et les
grandes unités de la résistance les FFI et FTP. Puis il avait été démobilisé à la libération
et avait rejoint les PTT pour continuer sa carrière de télégraphiste.
Ce mois de novembre 1959 était comme d'habitude venteux et froid en haute Provence. Dans la petite cuisine, il y avait la pile en grès dont les eaux usées coulaient à l'extérieur dans la
terre. Pour boire, un filtre goutte à goutte remplissait un bocal de verre à la base duquel se
trouvait le petit robinet verseur. Contre le mur en face il y avait la cuisinière. Antique
cuisinière à charbon de laquelle sortait le tuyau à fumée qui rejoignait le canon de la vieille
cheminée en toiture.

La vieille cuisinière à charbon dans la cuisine (Doc Wikipedia)
Au plafond, qui avait dû être blanc, pendait une lampe électrique avec une ampoule de verre
sale qui cachait presque le filament au long cheminement et qui peinait à fournir une faible
lumière. L'abat-jour de porcelaine aux bords ondulés concentrait le peu de lumière vers une
table de bois robuste, entourée de quatre chaises mals assorties. Un buffet rafistolé contenait
la vaisselle et faisait office de garde-manger.
Par une petite porte basse et étroite, on entrait dans une chambre à deux lits militaires,
consciencieusement faits. Deux chaises mals empaillées servaient aussi bien de valet de nuit
que de table de nuit. Aux murs il y avait encore de vieilles cartes d'état-major collées bout
à bout le tout était éclairé par un petit fenestron à petits carreaux de vitre derrière lequel
pendait une ancienne moustiquaire déchirée. Un volet de bois plein fermait le tout.
De la cuisine partait un couloir sombre qui conduisait vers la lourde porte d'entrée si peu
étanche et vers la station de radio. Sur un cadre accroché au mur, on reconnaissait le Maréchal
Lyautey sur son cheval, l'air martial.
La station de radio était une grande pièce éclairée par deux fenêtres aussi petites que celle
de la chambre, mais l'une avait un rideau manifestement propre. Sur une longue table se trouvaient les appareils de contrôle et de commande de la station plus le téléphone. Le fond de la pièce abritait les postes de radio et l'alimentation électrique, tandis qu'au plafond deux lampes éclairaient la pièce avec en plus du papier tue-mouches qui descendait en spirale. Seul luxe
de cette pièce, sous la table, une carpette usée couvrait le sol fait de grands malons beiges et
de petits noirs.
Lucien préparait sa cession de fin d'après-midi, il devait recevoir le bulletin météorologique, le
collationner, et le réémettre vers la station radio militaire du Mont Faron à Toulon. Pendant ce
temps Francis commençait à préparer le repas du soir.
Après avoir secoué la grille du foyer de la cuisinière pour faire tomber les cendres dans le bac,
il s'était aidé d'un tisonnier qui restait pendu sur la main courante et sur laquelle pendait aussi
un vieux chiffon pas très net. Francis retira le cendrier de la cuisinière, il était fumant, il se
précipita dehors à grands pas sans pouvoir éviter de faire tomber un peu de poussière chaude.
Une fois dehors Francis alla jeter les cendres dans un trou pratiqué à cet effet dans le jardin,
cela servait, disaient certains, à faire de l'engrais à la bonne saison tandis que d'autres parlaient d'écarter les escargots et limaces des pieds de salade. Il jeta un coup d'œil au potager endormi et nota que le mistral s'épuisait, il se dirigea vers la charbonnière située dans un ancien abri à outils, rempli un seau d'anthracite avec une petite pelle, et s'en retourna à la bastide. Il observa au nord de gros nuages sombres descendant rapidement des montagnes.
Le Mistral se calmait, mais pas le froid d'octobre surtout après le coucher du soleil. La garrigue
était grise, le ciel aussi. Francis claqua la porte et cria à Lucien que le temps se gâtait. Lucien
bougonna tout en classant encore quelques papiers pour mettre de l'ordre sur leur table de travail.
Francis s'aidant de son tisonnier avait ouvert les plaques concentriques qui fermaient le dessus du foyer, et versa une bonne pelletée de charbon en se dépêchant de refermer l'ouverture qui laissait passer une fumée âcre qui montait au plafond. Il remplit une grande marmite d'eau à la pile et la plaça sur les plaques circulaires qui fermaient le foyer dans un crépitement d'eau vaporisée.
Au mur de la station de radio, il y avait une pendule électrique dont le balancier plongeait à chaque oscillation au cœur d'un solénoïde de cuivre brillant. L'heure de sa vacation s'approchait, Lucien alluma les lampes du plafond ainsi qu'une petite lampe de bureau dont l'abat-jour mobile était entouré de hublots de verre bleu. Il s'approcha du mur et devant un panneau de marbre blanc qui portait un gros conjoncteur il lança le courant électrique dans l'installation de radio.
Au-dehors le Mistral du matin avait fait place à un vent orageux et pourtant froid. De gros nuages roulaient sur la crête de l'autre colline, l'orage venait vers la station de radio sans aucun doute.
Après le coucher du soleil, la cuisine était devenue sombre et par la porte du foyer de la cuisinière restée ouverte on voyait le charbon se consumer dans une lueur orange avec quelques volutes bleutées, elles commençaient à se refléter au plafond en y dessinant des figures mouvantes. Francis continuait à préparer le repas du soir, il enfourna le tison entre les barreaux de la grille qui retenait le charbon ardent, puis il se roula une cigarette. Une fois préparée il ressortit le tison rougi et s'en servit pour l'allumer, il avait un air très emprunté comme si cet acte mobilisait toute son attention. Il en profita pour ouvrir une des rondelles qui fermait le dessus du foyer et jeta encore quelques morceaux d'anthracite pour augmenter la chaleur. Il ajusta la clé du volet d'accès à la cheminée pour attiser la flamme, et retourna à sa préparation culinaire.
Dans la salle de la station radio une odeur de verni chaud et de goudron s'était rependue, elles
provenaient des transformateurs électriques. Une lueur violacée éclairait faiblement le mur, elle venait de deux grosses lampes à vapeur de mercure, les diodes. Lucien surveillait d'un air distrait la mise en marche de l'émetteur et des récepteurs radio. Il venait d'ajuster la tension de service à l'aide d'un gros rhéostat contrôlé par un voltmètre rond en laiton brillant lui aussi fixé au mur sur une plaque de marbre blanc non loin du conjoncteur manuel.

Les deux lampes à vapeur de mercure de la partie alimentation électrique (Doc Wikipedia)
Maintenant le vent d'orage se manifestait, il soufflait en rafales désordonnées, fortes, et le ciel
devenait presque noir, seule une bande de ciel rougeoyante à l'horizon ouest tranchait par sa vive luminosité du soleil couchant sur le reste. Lucien s'était approché d'une fenêtre et en se penchant il observait les antennes. Si les pylônes ne bougeaient pas, les longs fils alourdis par de gros isolateurs de verre se balançaient. Pour le moment il ne pleuvait pas. Il se tourna pour vérifier l'heure et il s'approcha des récepteurs. De façon à assurer à ces vénérables ancêtres un refroidissement plus vif, les capots avaient été enlevés, découvrant sous une couche de poussière les tubes électroniques, et les gros condensateurs chimiques, il émanait de ces ensembles une odeur de bakélite chaude typique que Lucien aimait sentir.

Capot enlevé on voyait les tubes électroniques et autres accessoires. (Doc Wikipedia)
Le nez sur la marmite qui commençait à ronronner sur la cuisinière, Francis humait la soupe, il
remua la tête de façon interrogative, puis il se décida à ajouter du sel d'un geste théâtral comme si un public l'observait. La voix de Lucien lui parvint "Francis as-tu ramassé le linge ? Je crois qu'il va pleuvoir". Francis haussa rapidement ses yeux vers le plafond pour marquer son mécontentement,il allait devoir quitter du regard sa soupe à un moment crucial.
Lucien amusé regardait Francis courir derrière la bastide pour enlever rapidement le linge pendu sur un ancien fil d'antenne qui leur servait d'étendoir. Il quitta la fenêtre et il vint s'assoir à son
poste de commande des appareils. Il se coiffa d'un casque, ajusta la bonne place de son manipulateur de code Morse, et enfin sorti son registre de trafic. Les boutons de réglages des récepteurs étaient à portée de main, il s'accorda sur la fréquence radio de service et écouta pour se faire l'oreille. Il entendit distinctement les crachements des manifestations électriques de l'orage, s'il n'avait pas encore vu d'éclair il les entendait déjà.

La classique clé pour le code Morse [dite pioche]. (Doc Wikipedia)
Le gros de l'orage n'était pas encore là, il estima à un délai d'une heure avant d'être dans la
tourmente. Lucien aurait le temps de recevoir le message de la météorologie, et quelques télégrammes de l'administration avant l'heure du repas, et ensuite il reviendrait le soir pour réémettre les messages vers le mont Faron.

Un classique voltmètre à courant continu. (Doc Wikipedia)
Francis s'était replongé dans une profonde méditation devant sa marmite, en fait la chaleur brûlante du foyer lui réchauffait le ventre alors que son dos lui semblait encore plus froid. Pour équilibrer les échanges thermiques, il tournait sur lui même en tirant des bouffées sur sa cigarette.
Lucien à l'écoute avait reconnu le style d'un opérateurs télégraphiste sans doute des pays de l'est qui assurait presque en même temps que lui un service sur une fréquence très proche de la sienne. Dans les jours de propagation faste, ils se gênaient même beaucoup. En général c'était Lucien qui bougeait sa fréquence de travail, car son collègue avait une station pilotée par cristal et le quartz ne pouvait pas permettre les évasions de fréquence.
Francis était enfin complètement réchauffé, il poussa un peu sur le côté sa marmite pour ralentir la cuisson et par les plaques laissées libres il en profita pour jeter son mégot presque consumé au foyer.
Les signaux de la station directrice du réseau arrivèrent entrecoupés par les crachements de la
foudre proche désormais. L'opérateur était un collègue de Lucien et Francis ; ils trafiquaient
tellement ensemble qu'il leur semblait se parler comme au téléphone. Le message du bulletin
météorologique fut capté rapidement et Lucien le collationna en QRS. L'orage arrivait, violent,
grondant. Les éclairs étaient maintenant bien visibles, ils se suivaient à un rythme tel que le ciel
semblait éclairé comme l'était le coin de la station où se trouvait les diodes à vapeur de mercure.

Les coups de foudre déchiraient le ciel de haute Provence. (Doc Wikipedia)
Francis qui avait fini de dresser la table appela Lucien. "J'arrive, juste le temps de placer la
station en sécurité". De fait des petits claquements secs commençaient à se faire entendre dans les disjoncteurs, et même dans les éléments du récepteur. Il était temps de mettre les entrées
des antennes à la terre pour isoler la station. Puis enfin, lorsque tout fût en ordre Lucien coupa
le courant électrique de la station.
Le premier violent coup de tonnerre se manifesta peu de temps après l'éclair et le claquement sec suivit de l'interminable roulement sonore que se renvoyaient les flancs des collines aux alentours. Il se prolongea interminablement et avant de s'évanouir, il fut remplacé par le suivant, encore plus fort.
Une fois plongée dans le noir la station restait éclairée par la lueur interminable, et vacillante
de la foudre. Lucien pressa le pas dans le sombre couloir vers l'attirante cuisine à la chaleur
accueillante et à l'odeur de soupe au lard, de pain et de fromage. Francis était déjà assis, il
avait rempli son verre de vin rouge épais presque noir et il découpait après l'avoir signé la
miche de pain. Un court moment Lucien regarda la scène avec un sentiment de sécurité, de plénitude que diffusait la cuisinière en même temps que la chaleur. Dehors l'orage violent frappait les vitres de grosses gouttes d'eau bruyantes, et le vent coulis sifflait sous la lourde porte d'entrée.

Un récepteur, TSF, de trafic radio de l'époque. (Doc d'un radio amateur F6BLK)
JC Aveni 2005 (TK5GH)