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Domino
23 avril 2026
Mon père a toujours possédé un bateau. Celui qui m’a le plus marqué était une barque pontée, une sorte de demipointu, avec laquelle, durant ses jours de repos, il partait souvent pêcher à la palangrotte ou à la ligne. Son matériel était modeste, parfois défectueux, mais il disposait d’une petite boîte d’accessoires qui, enfant, me fascinait. Ce bateau portait le nom de Jean-Claude, mon prénom.
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Le petit bateau Jean-Claude, avec mon père et moi barbotant (Doc auteur)
Bien avant cela, alors que je n’étais encore qu’un bébé, il s’était essayé à la plongée sous-marine en bricolant, avec l’aide de son beau-frère Eugène, un dispositif d’air comprimé pour le moins rudimentaire, mais qui lui permettait de rester sous l’eau un certain temps. Il me reste deux vieilles photographies témoignant de cette aventure.
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Equipement amateur de plongée en scaphandre autonome avec lequel mon père faisait des plongées (Doc auteur)
Un jour, mon père vendit son bateau et, en contrepartie, fit l’acquisition d’une vieille voiture, un véritable tacot, qu’il revendit rapidement. Puis, un beau jour — c’était sans doute en 1955 — il nous annonça fièrement qu’il venait d’acheter un « magnifique bateau » : plus précisément, une vedette en acajou. À la mine contrariée de ma mère, je compris aussitôt que cette acquisition n’allait pas sans provoquer quelques tensions familiales, chose d’ailleurs fréquente à l’époque.
Malgré cela, il décida de m’emmener voir cette fameuse vedette au Vieux-Port, où les places étaient rares et convoitées. Il m’entraîna jusqu’au bassin de carénage, où étaient amarrés des remorqueurs chargés de manœuvrer les grands navires du port de la Joliette. Quelques barques marseillaises — les célèbres pointus — étaient bien visibles, mais aucun bateau de plaisance ne semblait correspondre à sa description.
Nous nous arrêtâmes entre deux imposants remorqueurs. L’espace entre eux aurait pu accueillir une petite vedette, mais il n’y avait rien, sinon le clapotis de l’eau et le ronronnement des machines. Mon père me montra alors la place vide : « Elle est là. Regarde bien au fond. » En me penchant, je distinguai, à ma grande surprise, une forme ondulante sous la surface : la carcasse d’un bateau coulé, à peine visible.
Il m’expliqua qu’il avait acquis cette épave pour une somme dérisoire auprès de ce qui deviendrait plus tard les Domaines de l’État. Cette vedette avait une histoire : à l’époque de la contrebande de cigarettes, vers 1952 — une affaire connue sous le nom de « l’affaire du Combinatie » — elle avait été interceptée par les douaniers, puis laissée à l’abandon à cet emplacement. Avec le temps et faute d’entretien, elle avait fini par sombrer, occupant ainsi inutilement sa place.
Soulagées de se débarrasser de cette épave, les autorités maritimes aidèrent mon père à la renflouer et à la hisser sur un quai, dans l’espoir de lui redonner vie. S’ensuivit un long travail de restauration. L’une des principales difficultés fut de trouver un moteur adapté : il installa finalement un moteur de voiture — une vieille Renault — qu’il « marinisera » tant bien que mal. Le point faible demeura toujours la magnéto, capricieuse, remplaçant un allumage plus classique. Je revois encore mon père la déposer sur la table de la cuisine, tentant inlassablement de la réparer.
À cette époque, vers 1956, la mode était de repeindre les meubles avec des couleurs modernes, inspirées des films américains. La maison n’y échappa pas : murs, meubles, et même notre grande table de cuisine furent transformés, remplacés par du mobilier en formica. La vedette, elle aussi, subit cette tendance. Le bel acajou d’origine fut recouvert d’une peinture verte, ornée d’une bande bleue du plus mauvais goût.
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Le Domino la petite vedette des contrebandiers marseillais remise à flot (doc auteur)
Malgré tout, le bateau reprit progressivement vie. Un jour favorable, alors que la magnéto consentait enfin à fonctionner correctement, la vedette fut remise à l’eau et prit la mer. Ce fut, autant que je m’en souvienne, une réussite.
J’ai parfois navigué avec mon père, mais mon enthousiasme était tempéré par un mal de mer persistant. Les séances de pêche, à l’arrêt, balloté par les vaguelettes, m’étaient particulièrement pénibles. Je m’étonne encore d’avoir pu, quelques années plus tard, embrasser une carrière de pilote militaire et cumuler près de sept mille heures de vol entre 1963 et 1977.
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Pas le pied marin mais tout de même pilote militaire (Doc auteur)
Mon récit s’arrête ici. Je n’ai jamais su comment mon père avait obtenu une place au Vieux-Port, ni comment il avait réglé les formalités d’immatriculation. À cette époque, bien des choses semblaient se résoudre à l’amiable avec les autorités portuaires.
Mon père est décédé en 1959. Le bateau disparut alors de mon horizon, sans que je m’en préoccupe réellement — pas plus que ma mère, d’ailleurs.
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Mon père en 1955 conducteur de trolleybus RATVM. (Doc X)
Au fait, son nom ? Domino. Un nom que mon père lui avait donné en hommage à une petite cousine du côté maternel, prénommée Dominique.
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