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Le Prince et l’Alouette (08-01-2021)
Nous sommes en automne 1973 ; j'étais chef pilote au 5° GALREG de Lyon Corbas dans l’escadrille avion-hélico commandé par le Capitaine Carmona, un vieux grand soldat.
Mon téléphone se mit à sonner, ce qui était, par expérience, jamais bon pour moi. J’avais une mission pour le lendemain matin de bonne heure avec un transport de VIP d’une DZ, peu usitée, en ville au bord du Rhône et un point qui me serait donné au départ de la mission ! Pas facile pour préparer le devis de masse et la navigation ; inquiétude ! Je fus prié de faire une rapide reconnaissance de la DZ, car il ferait nuit pour embarquer mon passager le lendemain matin.
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Alouette II Artouste telle que nous en avions encore dans l'ALAT à cette époque. (Doc art)
Un dernier indice m’était communiqué et qui me rassurait, le point de destination se trouvait à 100-120 km de la DZ. L’Alouette était équipée en VIP, je m’habillais "chic" avec chemise blanche, cravate noire et mon mécanicien itou. Le lendemain nous décollions de nuit et nous n’avions rencontré aucune difficulté pour retrouver la DZ. Au-dessus de cette sombre DZ qui était au bord du fleuve, il y avait un boulevard mal éclairé comme c’était encore le cas à cette époque. J’avais laissé les feux de navigation éclairés par sécurité. Nous nous acheminions doucement vers le lever du soleil à potron-minet. Voilà qu’enfin les
phares d’une limousine noire apparurent, le véhicule descendit une rampe qui menait au quai où se trouvait la DZ. Encore un peu d’inquiétude m’habitait, car je ne savais pas qui et pourquoi nous étions là. Un chauffeur affairé descendit pour ouvrir la porte arrière (c’était une DS noire) et là, en descendit un personnage qui me semblait immense accompagné d’un porte-serviette aussi grand que lui, mais de taille fluette. Ils s’avançaient vers moi et je crus reconnaître le personnage principal, il me leva un doute en se présentant « Monsieur Poniatowski, je suis le ministre de la Santé, et voici mon attaché XXXXX". Le porte-serviette exhiba une carte Michelin et m’expliqua la mission.
En deux mots l’État devait concrétiser une opération dite « coup de poing » contre un hôpital psychiatrique dans la région de Clermont Ferrant. Il s’agissait de provoquer une inspection surprise sans avertir le personnel pour essayer d’enquêter au plus haut niveau à la suite d’un tragique accident qui avait vu la mort d’un patient ébouillanté dans une baignoire par un autre patient et il semblait que les responsabilités s’évanouissaient sous une sorte d’omerta qui régnait dans ce milieu à cette époque. L’hôpital se trouvait à 100 km de là dans l'ouest un peu avant Clermont-Ferrand ; il ferait encore nuit pendant le premier quart d’heure de vol puis le jour se lèverait doucement. Pour la navigation pas de soucis, la « routo-dromie » y pourvoirait aisément.
C’est ainsi qu’à potron-minet le plus discrètement que puisse faire l’Alouette II nous nous sommes posés dans un grand parc au fond d’un petit talweg. Proche des installations d’habitation de l'hôpital.
Le ministre et son grand échalas de porte-serviette commencèrent à gravir le flanc du talweg pendant que le mécanicien et moi en profitions pour faire le tour de notre hélicoptère. Le froid était piquant à cette heure du lever du jour. Juste au moment où le ministre avait fait quelques pas, surgit sur la crête une alignée d’une faune éructant, vociférant, criant, claudicant se précipitant sur nous !
Grosse inquiétude, car en moins de temps qu’il ne le fallut pour le dire notre DZ fut transformée en cours des miracles. Le mécanicien et moi nous démenions pour écarter les plus excités qui tournaient trop près de l'Alouette, pendant que le ministre et son porte-serviette étaient entourés par le reste de la foule.
La plupart des excités étaient en pyjama ou en loques, c’était une situation saisissante. À un certain moment, un nervi taillé comme Joé le chef des Daltons dans Lucky Luke se précipita sur le ministre. Éructant de rage il saisit le ministre au col de son grand manteau noir et se mit à le secouer. Moi et le mécanicien étions saisis par cette scène. « Connais-tu Marcel, vociférait l’excité, mais connais-tu Marcel ? « Sans se départir de son calme le ministre lui répondit la seule chose intelligente que l’on puisse dire dans cette inconfortable situation : « Mais non Môssieur, je ne connais pas Marcel ! » le rageux se calma et termina son propos par un « T’a d’la chance tu sais ». La foule bigarrée s’était encore enflée de curieux manifestement tous dérangés. Enfin, de la crête où étaient apparus nos excités, apparaissait maintenant une ligne de blouses blanches taillées en appariteurs musclés. En quelques enjambées ils vinrent calmer les excités et celui qui avait l’air responsable, m’avisant, s’approcha et me demanda : « Vous avez des ennuis techniques, avez-vous besoin d’aide » ?... ! Je lui répondis qu’en fait c'étaient eux qui avaient des ennuis et désignant le ministre je lui dis : « voilà votre chef ! » L’inquiétude avait changé de camp. Un des infirmiers nous invita à venir prendre un bon café, car c’était l’heure du service du matin. À tour de rôle on décida de garder la machine et je fus le premier à suivre mon hôte. On se dirigea vers un bâtiment où une infirmière me reçut pour me guider vers un réfectoire là-bas au bout d’un long couloir assez sinistre. C’est au long de ce trajet que je reçus un dur choc émotif, un banc courait tout le long du couloir sur lequel était installée une lignée de vieux messieurs cacochymes et mal attifés , attendant d’entrer pour prendre le petit déjeuner. Ils me regardaient passer d’un regard profond, étonné, désespéré et envieux, l’air de me dire, oui tu portes beau, mais regarde nous dans quel état nous sommes ! À cette époque on assemblait hospice de vieillards et hôpital psychiatrique, une véritable horreur ; ce que nous appelions des mouroirs.
Une fois revenu à l’Alouette et pendant que le mécanicien allait se restaurer j’en profitais avec ce froid glacial pour procéder à un démarrage fictif à l’aide de mon shunt. Pas de souci la vanne qui va bien s’ouvrait et se refermait vivement. J’allais m’enfermer dans la cabine quand une voix féminine m’interpela. « Monsieur, hé, monsieur », une femme, ni jeune ni pas jeune, ni belle ni pas belle était venue discrètement me voir seule. À moitié rassuré, je m’approchais pour l’écouter : « Oh, monsieur,
vous ne voulez pas que l’on se marie » ! Et de m’expliquer que c’était le seul moyen qu’elle avait de sortir de cet endroit où elle était embastillée de force disait-elle. Encore sidéré par la situation désagréable je lui répondis que j’étais déjà marié, père de famille. Alors les yeux embués de larmes elle était repartie dépitée. "Misère" !
Après un long moment, le ministre, l’air renfrogné, était revenu accompagné de son porte-serviette et nous avions repris le chemin de la DZ à Lyon au bord du Rhône. Fin de cette peu agréable mission.
Michel Poniatowski a été ministre de la Santé en 1973 74 dans la législature du Président Giscard d’Estaing. C’était un ancien résistant du Gal de Gaulle (Seconde Guerre mondiale). Il avait, dit-on, un titre de Prince dans le gotha de l’aristocratie polonaise.
Par la suite j’ai quitté le 5e GALREG de Lyon Corbas en 1975 pour rejoindre le 7e GALREG d'Aix les Milles jusqu'en 1977.
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